La fille du fabricant de lanternes
Quand toutes les lumières de Valehollow s’éteignent, Iri doit mesurer le prix d’une promesse.

Le père d’Iri lui avait appris qu’une lanterne ne gardait qu’une lumière empruntée. Il plaçait la mèche dans une coupe de cuivre, protégeait la flamme de sa grande main et attendait qu’elle cesse de trembler. « Elle appartient à celui qui a besoin de retrouver son chemin », disait-il. Enfant, Iri pensait aux voyageurs. Plus tard, elle comprit qu’il parlait aussi des veuves rentrant tard, des enfants effrayés par les sentiers et des gens qui avaient oublié comment demander de l’aide. Lorsqu’il disparut dans le brouillard de la montagne, elle hérita de l’atelier, de ses outils et de cette phrase, mais d’aucune explication.
Valehollow reposait dans une vallée étroite sous le mont Vey. Après le crépuscule, chaque maison gardait une lanterne à la fenêtre. Les lumières marquaient les chemins dans la brume et promettaient qu’une porte s’ouvrirait à qui frapperait. Chaque automne, le fabricant montait au sanctuaire et prononçait un vrai nom devant la montagne. En retour, disait la vieille histoire, elle guidait les perdus vers la maison pendant un an. Depuis la disparition de son père, Iri refusait ce Festival des Noms. Elle fabriquait des lampes pour les cuisines et les funérailles, pas pour les marchés.
Une nuit, toutes les lumières de Valehollow s’éteignirent en même temps. Lampes des rues, feu bleu de la tour, lanternes à huile et même la petite flamme qu’Iri gardait dans un bol couvert : tout devint noir et froid. L’obscurité tomba si vite que des cris montèrent des maisons. À l’aube, deux bergers manquaient au pâturage haut, et le maire revint à la porte de l’atelier, pâle et sans son calme étudié. « Le pacte a échoué », dit-il. Iri ne lui répondit pas.
Elle chercha le registre de son père, taché de cire et couvert de poussière. Entre les commandes d’une lampe d’école et d’un brasero pour une veuve, elle trouva les dates de chaque festival. Presque toutes les pages portaient un seul nom et un petit dessin de montagne. Une feuille avait été arrachée avec soin ; seule sa couture restait. Un papier étroit était pris dans la reliure. Dans l’écriture penchée de son père, il n’y avait qu’un mot : IRI. La page manquante n’était pas une erreur. Son père avait prévu de l’offrir, ou la montagne l’avait exigée.
Nessa, la messagère de montagne, trouva Iri assise par terre, le registre ouvert. Elle apportait du pain, une corde et deux lanternes d’escalade dont les flammes ne tenaient pas. « La route haute est fermée, dit-elle. C’est pourquoi nous devons la prendre avant que le maire envoie des gens qui se perdront seulement. » Iri lui demanda pourquoi elle s’en souciait. Nessa regarda la feuille arrachée. « Parce que ma sœur est l’un des noms que le village a cessé de dire. » Lio avait disparu sur le mont Vey quand elles étaient petites ; après trois jours de recherches, le village l’avait mise dans le livre et appris à se taire.
Iri et Nessa se connaissaient depuis l’école et tournaient depuis des années autour d’une proximité qu’aucune n’osait nommer. Nessa déposait du thym sauvage devant l’atelier ; Iri réparait les lanternes de la messagère sans rien demander. Cette fois, Nessa prit le sac d’Iri avant qu’elle refuse. « Nous y allons ensemble. » Elles montèrent après la tombée du jour sur des pierres mouillées et des virages aveugles. Iri gardait le registre sous son manteau ; Nessa gardait une main près de son coude. Deux fois, des voix appelèrent Iri dans le brouillard. Nessa lui ordonna de ne pas répondre : la montagne répétait ce qu’on lui donnait et confondait être appelée avec être connue.
Près du sommet, le brouillard s’ouvrit sur une porte de verre noir incrustée dans la roche. Plus haute qu’une maison, elle ne reflétait pas les deux femmes. Elle montrait une pièce lumineuse de l’autre côté. Le père d’Iri y était assis, vieilli de plusieurs décennies, les cheveux argentés et les épaules brisées devant une rangée de lanternes éteintes. En la voyant, il se leva si vite que sa chaise tomba. Sa main toucha l’autre côté du verre. « N’approche pas, dit-il, même si sa voix arrivait comme un souffle près d’elle. J’ai eu tort de te quitter. »
La porte parla d’une voix pareille à de la neige glissant d’un toit. Prononce ton vrai nom et entre. Au-delà, il n’y aurait ni faim, ni chagrin, ni chemins perdus. Son père reviendrait sans les années passées là ; Lio reviendrait auprès de Nessa ; les bergers redescendraient à l’aube. Iri vit la vie offerte : son père riant à l’établi, Lio courant dans la rue, chaque fenêtre chaude de lumière. Elle faillit donner son nom. Les yeux honteux de son père rendaient l’offre semblable à un sauvetage plutôt qu’à un piège.
Alors elle ouvrit le registre. Dans la marge près de la feuille arrachée, son père avait gravé un message si pâle qu’elle ne l’avait pas vu : Ce ne sont pas les noms qu’elle veut. C’est le silence après. Iri se rappela le maire appelant la cérémonie un devoir, et la manière dont le village baissait les yeux lorsqu’une famille ne pouvait plus financer une recherche. La montagne ne ramenait pas les perdus : elle apprenait à la vallée à les abandonner poliment. Son père avait donné autrefois son propre nom pour arrêter le marché, mais la porte l’avait gardé vivant comme avertissement.
Iri ne prononça pas son nom. Elle commença par le boulanger disparu au col de l’est, dont le four avait été vendu avant qu’on trouve son corps. Elle nomma l’enfant de la crue de printemps, la vieille femme entrée dans le brouillard après la mort de son mari et les deux bergers. Nessa se joignit à elle : Lio, puis les voyageurs qui n’étaient plus, dans les vieux registres de messagerie, que des colis en retard. Après chaque nom, elles disaient ce que la personne aimait, craignait, cuisinait, portait ou avait laissé inachevé. Le livre cessa d’être une liste d’offrandes et devint un témoin.
Le verre noir trembla. La voix de la montagne leur ordonna de se taire. Iri répondit par un autre nom. Une fissure descendit du haut de la porte, brillante comme une mèche qui prend. Elle libéra le bruit de milliers de souffles retenus. La montagne se nourrissait du silence qui suivait les noms, de la facilité avec laquelle on faisait d’un disparu une histoire que personne n’avait à entendre. Nessa posa sa paume sur le verre et dit le nom de Lio encore une fois, non comme un paiement, mais comme une sœur appelant la maison. La porte s’ouvrit.
La lumière dévala la montagne en fils d’or. Une à une, les lanternes de Valehollow se rallumèrent : fenêtres, porches, tour et atelier. Les deux bergers apparurent à l’aube, épuisés et furieux d’avoir suivi une voix dans la brume. Lorsque la porte se brisa, le père d’Iri tomba sur la pierre, vieux et tremblant, avec des années de froid dans les os. Il essaya de dire le nom de sa fille, mais aucune excuse ne pouvait franchir aussitôt l’espace qu’il avait laissé. Iri ne promit pas de pardonner.
Au village, le maire appela le retour de la lumière une restauration de la tradition. Iri lui répondit devant tous que cette tradition avait presque dévoré une autre enfant. Elle lut le registre à voix haute, chaque nom ignoré et chaque détail oublié. Certains pleurèrent, d’autres regardèrent le sol, et plusieurs racontèrent enfin des histoires qu’ils avaient tues parce qu’on leur avait dit que le silence était digne. Iri ne promit pas que tous reviendraient, mais le Festival des Noms prit fin cette année-là.
Son père attendit trois jours devant l’atelier avant qu’Iri lui ouvre. Il était vivant, mais cela n’effaçait pas ce qu’il avait envisagé de faire. Quand il demanda ce qu’il pouvait accomplir, elle lui tendit un balai. « Balaye. Ensuite aide-moi à ouvrir les volets. » Il ne réclama pas le pardon. Il nettoya la suie, répara une étagère tordue et écouta les années qu’Iri lui racontait. Au crépuscule, Nessa arriva avec un verre neuf, vert comme une rivière au printemps.
Ensemble, elles construisirent la première lanterne après la rupture de la montagne. Nessa posa la mèche et Iri versa l’huile. Quand elles l’allumèrent, la flamme ne pencha pas vers le mont Vey et n’attendit aucun nom pour la commander. Elle resta droite dans le verre vert et dessina un large cercle sur le sol de l’atelier. Dehors, les habitants portaient des lampes aux chemins où les absents avaient été vus pour la dernière fois, non pour négocier avec l’obscurité, mais pour les parcourir ensemble. La nouvelle flamme n’appartenait à personne. Elle montrait tous les chemins du retour.